Prologue

                                          

                                            « C’est à cause de ta bonne fée ! » Voilà ce que m’avait lancé  Tarrek pour m’expliquer, comme si tout ceci était d’une banalité logique ! Allongée sur mon lit, les bras pliés derrière la tête, je venais pour l’énième fois de me poser ma plus grande question existentielle : pourquoi suis-je une poissarde ? Pourquoi tout ce que j’entreprends tombe toujours à l’eau ?  Et lui, de sa petite voix moqueuse, allongé sur mon oreiller m’avait répondu naïvement dans un geste de la main très évasif : « C’est à cause de ta bonne fée ! » Ma bonne fée ? Mais de quoi parlait encore ce gnome ? Gnome n’était pas un surnom péjoratif pour désigner mon jeune ami, Tarrek était et est un gnome ! Un petit elfe de maison, lutin malicieux et facilement boudeur qui de ma maison, justement, s’occupait bien peu ! Mais ce détail et notre rencontre, est une autre partie de l’histoire !
            Je suis une Normande, lunatique, rêveuse, un chouilla trop sauvage avec les humains, créatures de ma race ! J’ai dépassé les vingt ans depuis quelques années maintenant, après être née un jour ensoleillé de juillet. J’aime me promener en forêt, sentir l’odeur d’un bois après la pluie, caresser un chien et entendre le ronronnement d’un chat. J’aime manger une part de tarte au citron meringuée devant un bon thé aromatisé au caramel, le tout devant un film de zombies ou d’autres monstres bruyants et amusants plus qu’effrayants ! J’aime…
   – Tarrek fou la paix au chien !
   – Mais il aime ça que je lui cache ses jouets !
   – Tu parles !
Reprenons.
Je crois en beaucoup de choses et surtout en… La poisse ! La malchance, la déveine, le pas de bol en tout genre ! Le fait que mon existence semble immuablement vouée à l’échec ! Même en me concentrant de toutes mes forces, même en en faisant plus que les autres, le résultat est toujours le même : pas de résultat justement ! Ou l’inverse de l’effet escompté ! D’ailleurs mes amies s’amusent à me nommer : l’elfe pas de bol !
Elles sont toutes d’accord avec ce titre peu valorisant (à part pour le coté elfe peut-être ! Enfin sauf si je crois mon cher ami Tarrek le gnome, qui dit que je ressemble à une elfe de nuit, à la rigueur… Flatteur !) Ca peut paraître amusant… Pour les autres ! Vivre en tant que poissarde c’est une autre histoire ! Et si je pouvais la réécrire, ma vie serait bien différente !
   – Hé la poissarde !
   – Tarrek m’appel pas comme ça !!
   – Ouais… Pas de bol ! Je te laisse, je dois y aller !
   – Bonne idée… Et oublie pas de ne pas revenir !
   – Oui. A demain !
   – Grrrr
Une porte minuscule s’ouvre dans le bas du mur près de mon lit et le gnome disparaît dans un dernier signe de main. Bon débarras ! Si seulement je trouvais le moyen de fermer cette porte magique définitivement ! Ce gnome m’exaspère autant que l’âne pour Shrek. Mais au fond, il est attachant et je ne déteste pas vraiment sa compagnie. Je me regarde brièvement dans un miroir, non c’est bon, je ne suis pas boursouflée et verte, l’allusion à Shrek s’arrête dont là !
Reprenons encore.
            Où en étais-je ? Oui, ma malchance, but de ce journal. Je me suis longtemps demandée d’où pouvait venir une telle déveine. Il ne fallait pas mieux qu’une créature magique pour pourvoir me l’avouer ! Tout viendrait d’une mauvaise journée vécue par ma bonne fée, ma marraine, responsable de ce mauvais sort ! Ce serait même devenue une légende, là-bas, derrière les barrières magiques des fées et des gnomes. "Ness La pas de bol", ça les fait bien rire ! Et moi ça me fait bien grincer ! Toutefois, connaissant maintenant cette histoire par cœur, je vais tenter de vous la conter.
Voici une biographie satirique.
Pour commencer, voici ma naissance vue par une fée. Voici Marraine La Belle Fée le jour de ma dite naissance !

 

I

Mauvaise journée pour une "bonne" fée

 

 

                                            Marraine La Belle Fée était en ce beau jour d’été, d’une humeur massacrante ! La journée avait mal commencé. Tout d’abord, cet idiot de facteur qui s’était déplacé pour lui livrer des factures, rien que des factures ! Pas de lettres d’admirateurs secrets, pas de bonne nouvelle, rien ! Des factures… Elle devait encore une fortune au garage pour la réparation de son carrosse, sans oublier la note d’eau de source, une horreur ! Il allait vraiment falloir qu’elle baisse sa consommation, les finances n’étaient pas bonnes en ce moment. Le coût de la vie avait augmenté mais pas les salaires ! Elle avait déjà du virer trois nains à son usine et pensait à la délocalisation sur d’autres terres magiques. En gros, l’heure était grave !
Fronçant les sourcils sur son visage trop rond et plein de taches de rousseur, elle lança les factures en l’air, espérant brièvement les voir disparaître. Ce qu’elles ne firent bien sûr pas ! Ce sort ne fonctionnait qu’avec les prospectus publicitaires… Ronchonnant en remettant ses lunettes rondes en place, elle décida de finir de les ouvrir plus tard, aller faire un tour ne lui ferait pas de mal. Peut-être rencontrerait-elle un beau prince charmant en route ? Qui pour une fois n’irait pas sauver une légendaire princesse, mais se serait perdu en route et serait fort heureux de tomber sur elle ! N’était-elle pas Marraine La Belle Fée ? Certes fée, mais belle, elle n’était pas dupe. Cette pensée la rendit amère et d’autant plus de mauvaise humeur. Toutefois, pas encore autant que lorsque le petit messager ailé apparu. Boule bleue et duveteuse très joyeuse. A peine l’oiseau ouvrit-il son bec qu’elle en fut déjà agacée !
   – Bonjour bonjour ! S’écria le volatile d’une voix criarde.
   – Bonjour…
L’oiseau se posa sur le dossier d’une chaise, se racla la gorge avant de déposer une petite missive faite d’un papier rose sur la table pleine de lettres maudites.
   – Une mission pour vous Marraine La Belle Fée ! Une enfant humaine à aller bénir !
   – Une humaine ? Aller la bénir ?
   – Oui vous devez un service au "cercle des fées des marraines sages" vous devez vous rendre immédiatement sur les terres humaines !
   – Manquait plus que ça ! Cria-t-elle au ciel exaspérée. Désolée mais j’ai autre chose à faire !
   – C’est moi qui suis désolé madame, mais le CDFDMS n’acceptera aucun refus de votre part ! Merci à vous et bonne journée !
Comprenant qu’il valait mieux ne pas rester ici et supporter le courroux de Marraine La Belle Fée, l’oiseau préféra s’envoler à tir d’elle par la fenêtre ouverte.
Elle rageait ! Prenant la missive et arrachant le sceau la fermant, elle la lut à haute voix :

Une enfant humaine naîtra ce jour.
Elle verra le jour en terre humaine, de parents humains.
Née malgré une maladie humaine (qu’ils nomment Toxoplasmose)
Elle mérite l’attention d’une fée !
Merci d’aller bénir cette enfant pour lui promettre une belle vie !

Signé le CDFDMS

 

Faute de lui refourguer une simple humaine, voilà en plus que la gamine était malade ! Il ne manquait plus que ça ! Elle, se rabaisser de la sorte, elle était furieuse ! Elle déchiqueta le papier avec ses ongles jusqu’à n’en faire qu’un fin copeau. Satisfaite, à peine calmée, elle dut se décider à sortir. Elle devait obéir si elle ne voulait pas d’ennuis supplémentaires. Inutile de se retrouver au tribunal des dieux pour avoir refusé une mission ! Son usine ne s’en remettrait pas ! Grommelant de plus belle, ses yeux presque invisibles sous ses sourcils froncés et l’éclat de ses lunettes rondes, elle se dirigea d’un pas dur et décidé vers son carrosse. Le temps était beau, le ciel bleu était parsemé de moutons blancs et roses pâles qui dansaient dans le ciel en se courant après. Des oiseaux gazouillèrent à ses oreilles et elle les gratifia d’un : « sales volatils » , peu clémente face à leur mélodie d’amour alors qu’ils couvaient des œufs aussi blanc que de la neige. Elle évita soigneusement de saluer sa voisine qui lui envoyait des signes de bras joyeux par-dessus sa haie de roses rouges. Elle lui aurait bien envoyé un signe de bras bien à elle, mais se retient. Arrivant devant son carrosse, elle héla son coché :
   – En route Marcel ! On doit passer les portes magiques et nous rendre en terres humaines ! Maintenant ! Termina-t-elle avant que le dénommé Marcel ne la contredise.
Relevant son nez de son journal, l’homme leva un sourcil réprobateur mais se teint coi. Il travaillait pour Marraine La Belle Fée depuis assez de siècles pour savoir que lui répondre lorsqu’elle avait ce ton était une bien mauvaise idée. Il prit les rênes des deux chevaux gris et leur intima le galop dès que la femme fut à bord du carrosse rond et rose. Ils ne leur faudraient pas longtemps pour parvenir à destination, la magie rendant tout plus facile. Pendant le trajet, Marraine La Belle Fée, décida de lire les derniers potins de son magazine préféré : "Princes et Princesse", histoire de se tenir au courant des dernières tromperies et futurs divorces. 
            Lorsqu’ils passèrent les portes magiques et invisibles aux simples humains, elle ne put que pousser un large soupire. Laissant tomber son magazine, elle prit le temps d’observer ce monde étrange et de ferraille. Le ciel était gris, aucun mouton n’y dansait, peut-être étaient-ils tous morts ? Certainement égorgés dans un abattoir quelconque. Les maisons, construites en tours, montaient presque jusqu’au ciel, y mélangeant leurs différentes teintes de gris. Bref c’était sale, moche et gris ! Elle détestait le gris ! Ca manquait de rose et de mauve le gris ! Plissant ses lèvres dans un rictus sévère, elle attendit que Marcel lui dise qu’ils étaient arrivés. 
Il le fit enfin, de sa voix suave et masculine :
   – Nous y voici Marraine La Belle Fée.
   – Bien…
Bien ? Non pas bien du tout ! Mais elle n’avait pas le choix. Le carrosse était garé entre deux voitures de métal, elle fit en sorte de n’en toucher aucune et préféra se déplacer quelques centimètres au-dessus du sol bétonné plutôt que d’y marcher. Ca grouillait d’humains, de gens normaux, simples et fades. La seule bonne nouvelle en cet instant, était qu’aucun d’eux ne pouvait la voir. Ni elle, ni Marcel, ni le carrosse rose aux chevaux gris et à la croupe trop large. Elle déambula sans se servir de ses pieds dans un long passage extérieur, puis un escalier, des couloirs, des escaliers. Même sans informations supplémentaires offertes par la missive de son travail, elle savait où se rendre, qui voir. C’était tellement simple pour elle ! Ignorant les infirmières qui ne pouvaient la percevoir, elle ne put éviter une collègue à la robe dorée qui bavait d’admiration devant un gamin rose et trop joufflu. Moche, ce gosse était moche !
   – Oh Marraine La Belle Fée ! Ce n’est pas souvent que l’on vous voit ici ! Comment allez-vous ?
   – Mal !
   – Oh ! Humm moi ça va très bien ! Regardez cet enfant que je viens de bénir, je l’aime déjà ! Regardez comme il est beau !
   – Il est très laid !
L’autre fée la regarda un instant avec de grands yeux ronds et bleus. Puis elle se prit à rire, plaçant ses petites mains aux ongles parfaits devant sa bouche :
   – Je ne vous savais pas si drôle ! Comment est le vôtre ?
   – Pas encore vu. J’espère que cette petite ressemble à quelque chose !
   – Oh une fille, mais c’est extraordinaire ! Vous allez pouvoir lui donner chance et beauté !
   – Vous devriez penser à ça pour le vôtre, surtout beauté !
La fée se mit à rire de plus belle, un rire cristallin et discret.
   – Allons voir votre sublime enfant !
   – Ouais ouais…
Elles ne mirent pas longtemps à trouver le poupon fripé né il y avait bien peu. Rose, embobiné dans un linge et protégé dans une couveuse, le bébé dormait paisiblement.
   – Regardez-moi ces cheveux ! Cette petite aura une superbe chevelure, elle en a déjà beaucoup ! Quelle jolie enfant !
   – Ouais… Un bébé humain quoi !
L’autre ne releva pas et très joyeuse lança après avoir offert un dernier signe de main à sa collègue du jour :
   – Je vous laisse faire votre travail ! Je vais rejoindre mon élu et le regarder une dernière fois avant de le quitter ! Je lui ai préparé tant de bonnes choses, il aura une vie superbe !
Elle semblait tellement fière d’elle que ça donna presque la nausée à Marraine La Belle Fée, si seulement elle avait pu être malade !
Reportant son attention sur son élue a elle, elle ne sut pas vraiment quoi en faire. Elle savait comment procéder, elle l’avait déjà fait, mais elle n’était définitivement pas d’humeur. L’enfant dormait, son petit visage encore rouge tout plissé, ses cheveux déjà trop longs pour son âge couvrant son crâne. Elle était bien potelée pour une enfant dite malade, elle s’en sortait sûrement bien. Avait-elle eu de la chance ? Non, ce genre de chose, c’est elle, la marraine qui devait le décider ! Et pourquoi en aurait-elle ? C’était toujours pareil : souhaiter de l’argent, une belle vie, de l’amour, de la beauté, de la chance…. Bla bla bla bla ! Foutaise ! La fée grimaça soudainement de bonheur. Une idée lumineuse venait d’apparaître dans son crâne couvert de boucles rousses. Il fallait changer ça ! Elle n’était pas d’humeur à déverser un tas de miel saupoudré de tendresse ! En recevait-elle, elle, de la tendresse ? Avait-elle spécialement de la chance ? Non ! Ricanant pour elle-même, vérifiant qu’aucune autre fée n’était entrain de l’épier, elle leva sa baguette pourvue d’une lune bleue et prononça sûre d’elle :
   – Que cette enfant doive se débrouiller par elle-même ! Qu’aucune change magique ou facilité lui soit attribuée ! Qu’aucune bonne étoile ne vienne à son aide !
Réfléchissant, elle leva un sourcil et fit un gros effort pour admettre :
   – Et qu’elle ne soit pas trop moche quand même !
Fière d’elle alors que le bébé se tortillait sous la poudre magique qui lui tombait dessus en doux tourbillons, elle applaudit seule son idée.
Tournant les talons, elle décida de rentrer chez elle, avec un peu de chance, elle rentrerait à temps pour voir le nouvel épisode de sa série préférée !

 

II

Un jour comme les autres

 

 

                                            Je dois dormir profondément car je me sens bien, posée, tranquille. Mon esprit est vide, c’est bon de ne pas réfléchir ! Une longue journée m’attend, une journée comme les autres, fade, ennuyeuse, un perpétuel recommencement qui m’agace. Je travaille dans une animalerie. Ca peut paraître amusant, réjouissant. Mais non. Ce n’est pas le pays des bisounours comme certains s’amusent tant à le croire ! « J’aime les animaux alors je veux travailler en animalerie ! » Voilà ce que sortent tous les stagiaires ! Ce qu’ils m’agacent ces jeunes têtes de linottes ! Le travail d’animalier n’est pas de catouiller des animaux toute la journée en leur contant de belles histoires de lieu magique avec des arcs-en-ciel et des étangs d’eau pure ! Enfin à quoi bon, voilà que je réfléchis finalement, manquerait plus que je me réveille…
   – Debout !!
Je me lève d’un bon, affolée. Qu’est-ce qui se passe encore ?! Assise sur mon lit, une main sur le cœur pour tenter de le garder dans ma poitrine, je constate les yeux encore collés du sommeil qu’une certaine petite peste me regarde avec beaucoup d’assurance.
   – Tarrek ! Ais-tu devenu fou de me réveiller comme ça ?
   – Mais il est l’heure, tu dois aller travailler !
   – Non il n’est pas l’heure, le réveil n’a pas sonné et je dormais !
Bip bip bip…
   – Tu vois qu’il est l’heure !
J’éteins mon réveil d’un coup de poing. J’ai envie de l’étrangler ! Ca serait si facile, deux doigts suffiraient, son cou est si petit, si blanc, si tentant d’y passer mes doigts et de serrer. Pourtant je dois céder, il est bel et bien l’heure de m’extraire de mon lit bien chaud et de rejoindre cette vie froide et trop vaste. Vaste et à la fois si étriquée ! Le monde est vaste, mais ma vie est minuscule, inintéressante. C’est certainement ma faute, mais je n’ose pas y changer grand chose. Pas envie de réveiller une nouvelle catastrophe.
Je descends du lit en grognant et me traîne jusqu’à la salle de bain. Je commence par l’arrêt pipi obligatoire. Puis la douche bouillante à en faire rougir ma peau. Grelottante, je rentre dans des vêtements alors que ma peau est encore humide. Un jean et un vieux pull feront l’affaire, pas la peine de s’emballer, je vais juste travailler. Je prends une paire de chaussette. Trouée. J’en prends une autre. Trouée. Bon sang je hais mes chaussures de sécurité ! Elles m’usent les chaussettes plus vite qu’un chien son os ! Je trouve enfin une paire potable, un joli rouge tout déteint et grisonnant sur le talon et les orteils. J’ai les pieds creux, du coup le creux du pied justement ne touche pas le sol. Au moins je ne salis pas mes chaussettes entièrement… Ce que c’est utile ! Je me coiffe brièvement. Deux coups de brosse et c’est bon, on va pas polémiquer sur ma tignasse blonde. Je suis passée par toutes les couleurs de cheveux je crois, du blond au rouge flash, sans oublier le violine et le noir. Le tout sur des cheveux arrivant jusqu’aux fesses. A force, mes collègues de boulot n’y faisaient même plus attention. Et puis un jour, après une nouvelle déception amoureuse, j’ai "pété un câble" comme on dit par chez moi. Après un rendez-vous chez le coiffeur, je me suis retrouvée avec des cheveux aux épaules, bien structurés en dégradés et blonds. Là mes collègues ont tous vu et j’ai eu des félicitations toute la journée ! Je me suis sentie belle ! Je me suis même forcée à acheter ce qu’il fallait pour faire un beau brushing. J’ai tenté. J’ai abandonné ! Mes cheveux ont gagné, qu’ils vivent comme ils l’entendent !
Je sors de la salle de bain après avoir grimacé devant le miroir, j’ai des valises sous les yeux et le teint pâle. Bref tout va bien ! Les chiens me font la fête, après le passage propreté, je dois m’occuper de la leurs.
   – Pendant que je sors les chiens tu as qu’à nourrir les chats et faire la vaisselle d’hier !
   – Hein ? Je ne suis pas ta boniche !
   – Non Tarrek, tu es mon gnome de maison, un gnome qui ne fait rien pour ma maison !
   – Je suis trop jeune ! Me sort-il en boudant pendant qu’un chat se met à miauler après lui.
   – Alors qu’on m’envoie quelqu’un qui sera vraiment capable de m’aider !
Je sais très bien ce qu’il va me répondre. Que je n’ai pas a demander. Que ça ne se passe pas comme ça. Que si je ne suis pas contente il ne reviendra jamais. Bref je préfère prendre les laisses de mes deux fauves et sortir. Balade pipi caca rapide dans les rues du quartier. Ce que c’est insupportable de les voir lever la patte tous les deux mètres, heureusement qu’on ne fait pas ça ! Je vois bien les hommes faire ça dans la rue, levant la patte a qui mieux mieux les uns derrières les autres !
Je rentre, donne un petit déjeuner aux chiens, par miracle Tarrek a donné à manger aux trois chats qui grignotent leurs croquettes haut de gamme qui me coûtent une fortune. Le gnome boude et refuse de me regarder.
   – Qu’est-ce que tu as ?
   – Tu as encore voulu y aller cette nuit…
   – Où ça ? De quoi tu parles ? J’ai dormi ici cette nuit, comme d’habitude !
   – Dans tes rêves, tu as encore essayé de le rejoindre, cet elfe.
Je lève les sourcils, je ne sais pas pourquoi, mais mon jeune ami est jaloux et n’aime pas parler de ça. Pourtant, je fais ce que je veux de mes nuits et de mes rêves !
   – Je ne m’en rappelle pas…
Il ne semble pas me croire et je m’en moque, je dois me préparer à partir, je me lève toujours juste à temps pour avoir le plus de sommeil possible. Je ne déjeune pas, je n’ai pas faim sitôt levé, il faut une bonne heure à mon estomac pour se réveiller. Je prends mon sac et mes clés, lance un signe de main amical à Tarrek et lui souhaite une bonne journée. Je ferme la porte qui fait toujours beaucoup de bruits, étant très lourde. Je descends les escaliers et passe la porte de l’immeuble. Il fait froid, je l’avais déjà remarqué en sortant les chiens, mais ce froid me claque à nouveau en plein visage. J’enfonce mon menton dans mon écharpe et mets mes mains dans mes poches. J’ai pris le temps de mettre mon téléphone portable en mode lecteur mp3, je le garde dans ma poche, un écouteur à l’oreille droite. Ecouteur que je dois remettre régulièrement en place, car le trou de mon oreille est trop petit pour le contenir entièrement. Je dois forcer pour y placer les trois quart de ce petit écouteur noir. Je n’ai pas les oreilles comme tous le monde ce n’est pas possible ! Qui donc sur cette pauvre Terre n’est pas capable de mettre un écouteur de baladeur ? Je finis de descendre cette interminable route en maugréant à l’avance sur cette journée qui m’attend. J’arrive au métro et vais au sous-sol. Mon métro vient de partir, je dois maintenant attendre dix minutes. Ah non huit. Humm ça dure longtemps les minutes chez eux ! Ca fait trois minutes que le métro destination "George Braque" doit arriver dans huit minutes ! Le métro arrive enfin, je suis frigorifiée coincée entre deux courants d’air. A cette heure il n’y a pas trop de monde, je vais au fond même si je sais que ce n’est pas le meilleur endroit. C’est là que les jeunes "mâles" viennent faire les intéressants et draguer. Je déteste ça, je déteste qu’on vienne discuter avec moi sans que je ne l’aie demandé – et je ne le demande jamais ! Généralement un regard suffit à les calmer, mais pas toujours. Personne ne vient me voir ce matin, pas que je sois particulièrement mis en valeur dans mes vêtements sans formes et mon air grave, mais sait-on jamais… J’ai encore un peu de marche avant d’arriver au boulot. Je viens toujours de bonne heure, c’est calme, j’ai le temps de prendre un café. Je monte faire la bise à la comptable, jette un œil sur le bureau de mon chef de secteur. Pas grand chose d’intéressant sur le planning pour aujourd’hui. Rien de plus que d’habitude quoi ! Je redescends, deux autres personnes sont arrivées et ça fume dehors devant la porte pendant que le café coule à grand bruit. Un jour, cette cafetière nous explosera à la tête ! Elle est certainement hantée pour faire un tel bruit ! Je sors avec les fumeurs, fais la bise à la ronde et les regarde tirer sur leurs clopes. C’est calme, toujours très calme à cette heure. Après un café et encore quelques bises, il est temps de se changer pour aller au boulot. Mon casier est le plus mal rangé ! Un cochon n’y retrouverait pas ses petits ! J’enfile un sweet jaune affreux, parsemé de tâches de produits de soin pour poissons. Le bleu de méthylène c’est le mal ! Même pour la machine à laver ! J’ajoute mes chaussures de sécurité, elles sont verdâtres, je les ai eu bleues… Enfin, je mets par dessus ma ceinture ma besace à bordel, une sacoche pleine de poches et… de bordel ! D’un pas plus lourd que jamais je rejoins mes collègues. Quand le chef plus en forme que nous a en croire nos têtes s’exclame derrière moi :
   – Vous faites la démarque des poissons puis l’entretien, après vous vous occupez des arrivages, c’est croquettes aujourd’hui !
Et il repart aussi rapidement qu’il est apparu en direction de son bureau. Peu de chance qu’on le revoit de la matinée. Pourquoi ces ordres ? On les connaît par cœur, c’est comme ça tous les matins ! 
   – Je veux bien faire la démarque mais je trouve pas de stylo ! S’exclame ma collègue en soupirant.
   – Ca c’est les gnomes, ils en font collection, il doit y en avoir plein ici !
Mes deux collègues me regardent bizarrement – ça ne me choque pas j’en ai l’habitude ! – et je préfère ne pas insister et sortir un stylo bille d’une marque quelconque de ma besace.
C’est parti, retirer les poissons morts, les noter dans le cahier prévu à cet effet, poisson par poisson… Puis je vais chercher pelle, sac poubelle et sac de copeaux dans l’arrière batterie trop étroite qui sent la pisse de lapins. Je m’arrête devant les cages servants d’infirmerie. Deux lapins me regardent avec des yeux noirs et brillants. En face, sur le mur vieux beige jaunâtre, des jolies traînées blanches et jaunes dégoulinent. Comment font-ils ça ? Ils passent la nuit à faire un concours de jet d’urine ! Je les déteste, c’est pas eux qui nettoient ! 
Râlant alors que les perruches très en forme ce matin hurlent à tu-tête, je m’en vais faire une cage ou deux. Tiens les souris ont encore joué à "cache-cadavres" cette nuit, j’en retrouve une morte cachée au fond sous la litière. Beurk, pauvre bête ! Oui, le métier d’animalerie est un boulot beau et joyeux !
            Une heure après je dois servir un poisson rouge à un monsieur et son fils. Le père veut un tout rouge, le gamin un avec des taches. Le père gagne et je dois lui attraper son poisson choisi avec grand soin. Le gamin a perdu et pleure. J’entends son père lui râler dessus en partant sans me remercier :
   – Mais tu as ton poisson, pourquoi tu pleures ?
J’ai envie de lui répondre mais me retiens :
   – Parce que c’est vous qui l’avez choisi, il a pas eu celui qu’il voulait !
Je ne m’en mêle pas, ce ne sont pas mes affaires. Une fois les animaux nourris et après avoir été prévenue qu’une palette de croquettes est arrivée, je me rends en réserve. Bises au réceptionnaire que je n’avais pas encore vu, commençant plus tôt que nous. Il me désigne la palette, elle est plus grande que moi ! C’est parti, je prends un tire palette et tire. Tire. Tire fort. Dieu que c’est lourd ! Je suis penchée en avant sous l’effort, les bras tendus dans le dos, les jambes également tendues et les muscles bandés. Ca fonctionne, la palette tremble, puis avance. Je passe les deux énormes et lourdes portes antifeu, m’apprête à tourner dans l’allée devant le joli parterre de fleurs de mes collègues des plantes extérieures. Quand j’entends un cri. Trop tard ! Ma palette tourne trop vite et trop droite ou plutôt trop penchée ! Je la vois tomber au ralenti, j’ai même le temps de prononcer un merde retentissant. La palette de deux mètres de paquets de croquettes de quinze kilos s’écroule sur les fleurs dans un grand fracas. On vient à ma rescousse et finalement on arrive à s’en amuser ! Il paraît qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer ! Heureusement pas de chef dans les parages ! On finit par remettre à quatre paires de bras les croquettes sur deux palettes au lieu d’une. On est en nage, ça promet, je dois encore mettre ces fameuses croquettes dans le rayon correspondant ! C’est parti, j’amène une palette et un collègue l’autre. Je me lance sur une pour l’étiquetage et la mise en rayon, quand elle glisse encore, glisse… non ça recommence ! Et bam, les paquets s’étalent dans tous le rayons. Au final je m’étale sur un, terminant sur les fesses au milieu d’une allée principale.
            Ce fut une matinée classique et normale ! Après un sandwich avec des collègues pendant la détente du midi, il est temps de reprendre. La journée passe, les minutes défilent mal, a croire que les horloges sont trafiquées ! Une cliente me demande une dorade. On a l’air d’être dans une poissonnerie ? Puis, je dois vainement expliquer que les bébés lapins de deux mois qu’on vend ne peuvent pas vivre sur un balcon en plein automne alors qu’ils sont ici à l’intérieur. On me répond que ce n’est qu’un lapin. Comme toujours je dois me mordre la langue pour ne pas laisser aller mes mots plus loin que mes pensées ! On finit dix minutes en retard car un client réclame des "goupilles et des scannaires" alors que l’hôtesse de caisse annonce la fermeture du magasin depuis dix minutes au micro.
On discute un peu dehors dans le noir. Ca clope. Puis c’est parti pour un retour en métro, la sortie des chiens. Enfin je grignote un plat de pâtes sauce tomate devant mon pc et la télévision à la fois. La journée s’achève. Je dois aller me coucher pour en recommencer une autre, la même. Cette même journée comme les autres !  

 

III

Seconde journée comme les autres

 

 

                                            Réveil. Pipi. Lavage. Sortie des chiens. Métro. Café. Boulot.
Je ne le sais pas encore, mais cette journée s’apprête à être mémorable !
Ma main droite est douloureuse et certains doigts sont enflés. Je souffre du froid. On appel ça le syndrome de Réno. Mauvaise circulation sanguine… Je ne supporte pas le froid dans mes mains. Généralement elles se contentent de devenir bleues/violettes avec un peu de rouge et de s’engourdir. Mais depuis deux ans, quand le froid arrive, elles me font ce sale coup, surtout la droite. Doigts très enflés et douloureux. Manquait plus que ça ! Tarrek c’est moqué de moi toute la matinée !
            Aujourd’hui je bosse seule toute la journée avec mon chef de secteur. En gros je dois acclimater l’arrivage de poissons après m’être occupé de tous les animaux comme une grande, sans son aide... Ca se passe bien, la matinée s’écoule très vite, je n’ai même pas le temps de regarder l’horloge ! Midi un peu triste car mes collègues préférés ne sont pas là, je mange ma gamelle sans dire grand chose et puis, je suis également un peu fatiguée. On regarde ma main gonflée de travers, ils sont habitués, mais ils ne peuvent pas s’empêcher de s’inquiéter ! Quelque part c’est réconfortant. Lorsque je retourne bosser, je pousse un cri. Un énorme sac flotte toujours dans l’un des grands bacs d’eau froide. J’ai oublié d’ouvrir le sac d’une centaine de gros poissons jaunes ! Ouf pas de casse, les poissons vont bien ! Je les acclimate rapidement. Une fois fait, je décide de remettre de l’eau dans les aquariums, pour bien remettre les niveaux. C’est long, c’est ennuyeux mais j’aime beaucoup le faire car pendant ce temps je peux réfléchir à loisir et laisser mon esprit s’envoler loin d’ici. En plus la journée est calme, aucun client ne trouble ma douce quiétude du moment. Ca ne dure pas lorsqu’un robinet me reste dans les mains ! Je cours chercher une pince à toutes jambes pour stopper l’eau. Ouf ! Encore une fois je m’en tire pas trop mal. On arrête les dégâts, les poissons boiront un autre jour ! Je dois de toute façon préparer une expo pour ce week-end. Mon chef tout joyeux de cette occupation inhabituelle vient me filer un coup de main. Il va chercher dans la vaste réserve extérieure des tas de palettes trempées et pleines de feuilles mortes. Il en fait des piles de six. Moi, je les ramène dans le magasin avec un tire palette pour un faire un chemin au milieu d’une allée principale. Ces palettes serviront en fait de tables. Tout se passe bien, je manipule tout ça sans soucis. Je prends un nouveau tas, tire, tire, ça ne vient pas. Je jure et détends un peu mes bras. Je n’aurais pas du, le tas de palettes part en avant, me traînant derrière lui. Je me cambre pour le retenir et glisse sur la plaque de métal humide par la pluie qui se trouve à cet endroit. En dessous des premières roues du tire palettes : le vide. J’ai deux solutions : lâcher et voir le tout s’effondrer du quai dans un bruit horrible ou appeler au secours car je suis incapable de me tirer de ce mauvais pas toute seule ! J’avale mon ego et j’appelle à l’aide. Mon chef fait faire demi-tour à sa machine et la fait pousser le tas de palettes vers moi jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus glisser dans le mauvais sens. Je tire un peu pour l’aider à équilibrer tout ça puis le remercie. Lui ne dit rien, mais dans ses yeux je peux lire : « mais c’est pas vrai, qu’est-ce qu’elle a foutu encore ? » Je ne lance pas de débat et fini d’installer tout mon bazar. On décore avec du papier kraft. Je passe le balai autour et fini en retournant dans mon rayon. Une palette de seaux de graines m’attend. Je découpe au cutter le film plastique qui entour la palette large mais pas trop haute. Ca grince bizarrement. Bam. Que se passe-t-il encore ? Bam. Je contourne ma palette pour vérifier et vois sans pouvoir rien faire la moitié des seaux s’effondrer et s’ouvrir dans toute l’allée et sous les cages des animaux toutes proches. On m’applaudit du rayon en face et derrière moi. Je ris jaune. Mon chef me regarde. Il ne rit pas du tout.
Je passe plus de temps à nettoyer qu’à étiqueter. Je suis fatiguée, j’ai mal au dos, j’en ai marre !
            Je rentre en traînant des pieds et sort les chiens sans envie. Ils me font une fête terrible lorsque je rentre le soir. Tant d’amour ça réchauffe le cœur. Mais au fond, pas suffisamment. Ca pourrait me suffire cet amour inconditionnel, cette envie d’être avec moi. Ca devrait. Ca ne me suffit pas ! Je les rentre, leur donne à manger et accepte les ronronnements d’un des chats en y répondant par des caresses. Finalement je me vautre dans le canapé sans même me faire à manger. Pas le courage. J’avalerai un paquet de chips plus tard. Je prends ma télécommande et zap sans vraiment regarder ce qui s’affiche devant mes yeux. Je suis ailleurs.
   – Ca n’a pas l’air d’aller.
Tarrek saute sur le canapé d’un bon vif et aisé. Il s’assoit à coté de moi. Il est si petit ainsi enfoncé dans la housse qui recouvre mon vieux clic-clac. Ses cheveux sont ébouriffés et mal coiffées. Ca lui va bien. Il a de beaux petits yeux brillants et très expressifs, trop même parfois. Comme je n’ai pas répondu, il se tourne vers moi, je le vois du coin de l’œil.
   – Ca n’a pas l’air d’aller ? Répète-t-il plus fort.
   – Si ça va.
   – Tu fais une sale tête !
   – C’est ma tête de tous les jours.
   – Oui mais là c’est pire.
Je grogne mais il ne relève pas.
   – Mauvaise journée ?
   – Journée standard.
   – Tu as encore fait des catastrophes ?
   – J’ai vu pire.
   – Bien…      
Le silence retombe. Je lâche la télécommande après avoir choisi une émission débile sur une chaîne peu intéressante. Ca va m’éteindre les neurones ! Parfait !
   – Tu devrais aller le voir.
Je me tourne vers lui, très curieuse de sa nouvelle phrase. Parle-t-il vraiment de qui je pense ? Peu probable. Il ne dit plus rien et a croisé ses petits bras sur son torse, il fait mine de regarder la télévision.
   – Tarrek ? De quoi parles-tu ?
   – Tu le sais…
   – Tu me parles de Ley ?
Son regard est sévère. Il déteste lorsque l’on parle de lui. Pas facile pour moi, Tarrek est devenu mon petit confident préféré. C’est plus intéressant de parler avec lui qu’avec des chiens, car par miracle, lui répond !
   – Oui je te parle de lui, tu es bien mieux lorsque tu passes la nuit avec lui.
   – Ne dis pas de bêtise ! Cette conversation est stupide !
   – Pourquoi ?
   – Est-ce que je dois te rappeler que Ley est l’un des personnages de mes romans ?
Je ris toute seule. Ce n’est pas amusant, mais la fatigue me rend nerveuse et je crois que j’ai les nerfs qui lâchent. Je ris un long moment sans pouvoir me retenir.
            Depuis longtemps maintenant, un peu avant mes seize ans, j’écris des nouvelles, des poèmes et des romans. Ca me permet de sortir tout ce que j’ai en moi. Le bon, le mauvais, la peur, le doute, l’amour… Mes histoires parlent de monstres, de démons, de dragons, d’elfes et de nains. Rien ne vaut une soirée à me défouler sur mon pc en tuer un personnage ou deux… Je ne suis alors plus là, plus dans ce salon, dans cet appartement à Rouen. Je suis ailleurs, je suis avec eux et je crois qu’au fond, moi aussi j’aimerai mourir pour l’honneur ou un tuc du genre.
Tarrek ne rit pas du tout, ses lèvres sont pincées et ses yeux me lancent des éclairs.
   – Quoi encore ?
Il n’aime pas mon ton et me lance très amer :
   – Je ne vois pas pourquoi tu ris comme ça, on dirait une vieille sorcière ! Ce que j’ai dit n’est pas drôle !
   – Ce que tu as dit est stupide et je ne suis pas une vieille sorcière !
   – Non tu es une poissarde, la pire des sorcières aurait plus de veine que toi !
   – Hann arrête avec ça, tu m’énerves !
   – Non c’est toi qui m’énerve !
Je prends un coussin et lui lance. Le pauvre gnome tombe sur le dos étouffé sous le dit coussin. Il baragouine et s’énerve mais ne parvient pas à se dégager. Moi je le regarde les bras croisés, très fière de moi. Il l’a bien cherché après tout ! Je finis néanmoins par avoir pitié et le libère de cet horrible monstre l’emprisonnant. Il me tire la langue, les cheveux plus ébouriffés que jamais.
   – Méchante.
   – Oui je sais, je suis un monstre !
   – Je veux t’aider et toi tu es méchante !
   – M’aider comment ? En me parlant d’un personnage de roman ?
   – Un personnage que tu as créé à ton idéal…
Humm cette petite peste m’agace ! Suis-je pour lui un simple livre ouvert ? Il reprend alors qu’une soudaine envie de l’étrangler me reprend. Je le ferais un jour !
   – Tu devrais lui demander de t’aider, il pourrait te permettre de rencontrer Marraine La Belle Fée, tu dois régler ça avec elle ! Il est temps !
   – Marraine La Belle Fée ?
   – Oui ! Ta bonne fée, celle qui est responsable de ce que tu es !
Je reste les yeux agrandis, je dois ressembler à cet instant à l’un des poissons rouges que je vends. Lui, avec son sourire en coin, semble très fier de lui.
            L’histoire de ma bonne fée et de sa façon de m’avoir béni, je la connais, je l’ai écrit plus haut dans ce journal. Mais je n’ai jamais songé oh grand jamais pouvoir la rencontrer ! Que pourrais-je lui dire ? « Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Vous êtes conne ou quoi ? » Humm peut-être trop sévère, plus de tact ma fille ! « Vraiment, vous auriez du faire un effort, ce n’est pas très gentil ! » Erf pourquoi serais-je aussi mielleuse, elle ne le mérite pas ! Elle aurait pu tout me donner ! Elle ne m’a rien offert !
Tarrek coupe mes essais intérieurs :
   – Va demander à Ley, il peut te mener à elle.
   – Mais il n’est qu’un personnage que j’ai créé, comment le pourrait-il ?
   – Parce que tous les personnages que les auteurs créent se retrouvent dans un monde ou l’autre. Ley est un elfe, un personnage magique, donc il est dans un monde magique, tout comme ta marraine…
Je suis à nouveau bouche bée. Je devrais m’insurger, lui dire que c’est passablement stupide, qu’il n’y a pas de mon magique et que des personnages que l’on décrit sur papier ne peuvent pas se mettre à vivre et à respirer quelque part. Mais comment expliquer à un gnome, un être de magie, que la magie justement n’existe pas ?
   – Tu veux dire que la nuit, quand je rêve, quand je vais… là-bas, avec lui… Ce n’est pas qu’un rêve ?
   – Tu comprends vite mais il faut t’expliquer longtemps !
Là je dois m’asseoir et je manque poser mes fesses sur mon jeune ami dans ma précipitation. Voilà dix ans que je vis parfois la nuit avec un elfe, que je me balade avec lui, que je… Je secoue la tête ! Cette fois ça y est, je suis définitivement bonne pour l’asile !